Voisin et partenaire économique de premier plan du Mali, le Sénégal est obligé de développer des stratégies pour parer à toute éventualité. Faute de réponse coordonnée et durable, l’offensive de la Jamâ’at Nasrat al-Islâm wal Muslimîn (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, JNIM, affilié à Al-Qaïda) risque de provoquer un désinvestissement massif, une contraction économique régionale et une instabilité durable sur le Sahel.
Le blocus, réel ou supposé, annoncé le 3 septembre 2025, interdisant l’acheminement de carburant depuis le Sénégal, la Mauritanie, la Côte d’Ivoire et la Guinée, accentue la crise au Mali.Ce qui doit pousser, sans tarder, le Sénégal et ses partenaires à voir dans quelle mesure travailler davantage sur le renforcement de la résilience au-delà des mesures strictement sécuritaires. En effet, on n’est pas dans le schéma d’une guerre classique, mais face à la complexité d’une menace asymétrique.
Le ministre Abdoulaye Diop accuse…
Lors d’une rencontre, le mercredi 05 novembre, avec les membres du Corps diplomatique et consulaire accrédités au Mali, le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a évoqué la question de la crise du carburant qui touche actuellement le pays. Pour lui, cette « situation a été artificiellement créée pour obtenir un soulèvement de la population ». « C’est l’économie et les citoyens du pays qui constituent la cible », a-t-il poursuivi. Il assure que les auteurs de cette crise, en l’occurrence, les terroristes n’agissent pas « seuls », puisqu’ils sont « souvent sponsorisés par l’extérieur et même coachés pour évoluer vers des techniques plus sophistiquées ». Le but de tout ceci, est « d’asphyxier le pays et d’obtenir sa subjugation », accuse Abdoulaye Diop.
Aly Ngouille Ndiaye interpelle la CEDEAO
En tout cas, l’ancien ministre sénégalais de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye, est vivement préoccupé par la crise économique et sécuritaire qui sévit au Mali. « Faut-il attendre que Bamako tombe ? Messieurs les Présidents de la CEDEAO et de la Mauritanie? N’attendez pas que Bamako tombe pour réagir. Laisser Bamako tomber, c’est accepter qu’un nouvel Afghanistan s’installe à nos portes. La prise de la capitale par les jihadistes déstabiliserait tous les pays frontaliers du Mali sauf l’Algérie, seule à avoir su éradiquer le Jihadisme par la force et la politique », « , a-t-il martelé dans un post sur ses réseaux sociaux. L’ancien ministre souligne que les jihadistes ne connaissent pas les frontières. Aly Ngouille Ndiaye a affirmé que depuis la chute de Kadhafi, le Mali, le Niger et le Burkina Faso subissent une pression constante. « Messieurs les Présidents de la CEDEAO et de la Mauritanie, votre silence et celui de l’Union Africaine face à cette menace est incompréhensible. La Mauritanie, le Sénégal, la Guinée et la Côte d’Ivoire partagent 4 000 km de frontière avec le Mali, difficiles à sécuriser. Et au-delà de la sécurité, les ports de Dakar, Conakry et Abidjan ont des intérêts économiques vitaux liés à la stabilité du Mali », a-t-il indiqué.
«Le Sénégal a pris les mesures nécessaires»
Comme pour rassurer Aly Ngouille Ndiaye, le gouverneur de Tambacounda, Guedj Diouf, a assuré, hier lundi, à la cérémonie officielle de la Journée nationale des Forces armées, que « les autorités sénégalaises ont pris les dispositions nécessaires à la sécurité des personnes et des biens, ainsi qu’à l’éradication de toute menace qui pourrait nous envahir ». Et d’ajouter : « Nous rassurons les populations, concernant la surveillance de nos frontières, leur sécurité et celle de leurs biens. Les autorités de cette région ont pris toutes les dispositions nécessaires, dans le cadre du renforcement des moyens matériels et humains de nos forces armées. Les mesures sécuritaires nécessaires ont été prises ‘’pour faire face à toute éventualité, c’est-à-dire, toute menace qui pourrait nous envahir ». En effet, face à l’insécurité à nos frontières, plusieurs comités de vigilance ont vu le jour à Goudiry, Bakel ou Kidira. Objectif : renforcer la coopération entre forces de sécurité, administration et habitants, avec le soutien de partenaires internationaux. Ces collectifs pallient le manque de moyens, mais doivent affronter un autre fléau : le sous-emploi massif et l’extrême pauvreté, qui rendent les jeunes « facilement influençables ». Au plan diplomatique, Dakar tente de consolider sa collaboration avec Bamako et les pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). La création de patrouilles mixtes est évoquée, mais reste au stade de projet. Bref, la stratégie sénégalaise contre la contagion jihadiste repose sur la surveillance accrue, l’action militaire locale et l’organisation citoyenne.
«Chute de la junte et installation d’un Califat»
« Les renseignements que nous avons montrent que le JNIM (affilié à Al-Qaïda) n’est pas nécessairement ni en capacité, ni n’a la volonté (…) de contrôler le pays, de contrôler le Mali, conscient aussi de ses limites. En revanche, tout laisse à penser que le JNIM souhaite la chute de la junte et souhaite l’installation d’un pouvoir qui soit en effet favorable à l’installation d’un califat sur tout ou partie du territoire malien », a affirmé le patron de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) française, Nicolas Lerner, sur la radio France Inter. « Depuis la fin de la présence militaire française dans le pays en 2022, le Mali a mis en place un modèle de sécurité alternatif, notamment assuré par les Russes, qui est aujourd’hui très largement en échec », a observé M. Lerner. « L’Afrique est aujourd’hui l’épicentre du terrorisme et menace directement nos intérêts », a-t-il insisté. « Laisser s’installer des groupes terroristes, laisser se constituer des sanctuaires a toujours donné dans l’histoire récente de nos pays ensuite des projets d’attentats projetés. Donc nous devons forcément être très attentifs », a-t-il expliqué, alors que la France commémore cette semaine le dixième anniversaire des sanglants attentats du 13 novembre 2015 en région parisienne (130 morts, des centaines de blessés).
Quand les Occidentaux plient bagages en cascade
Du fait de la dégradation de ce contexte sécuritaire et de son imprévisibilité, la France a donc conseillé à ses ressortissants de quitter le pays « dès que possible », ce vendredi 7 novembre, comme les États-Unis, le Canada, l’Allemagne, l’Espagne ou encore le Royaume-Uni l’avaient fait avant elle. Mais les expatriés qui n’avaient pas déjà fui le Mali ces dernières années sont parmi les plus ancrés dans le pays. Alors si certains se sont résignés à partir, d’autres s’y refusent toujours. Nombre d’entre eux expliquent vouloir rester au Mali pour des raisons familiales, le plus souvent, professionnelles, aussi, et parce qu’ils ne veulent pas abandonner tout ce qu’ils ont construit. Mais la plupart préfère ne pas témoigner au micro, même pour exprimer leur amour du pays. Plus globalement, compte tenu de la situation au Sahel, en Afrique centrale et dans la Corne de l’Afrique, le continent africain est « devenu l’épicentre du djihadisme » au niveau mondial, tant au niveau du nombre d’attentats que de victimes, a rappelé le directeur de la DGSE. « Un nombre très important de cadres des organisations terroristes qui avant provenaient de pays arabes sont aujourd’hui des cadres africains », a-t-il souligné.
L’UA appelle à une action internationale urgente
Dans ce contexte plus que chaotique, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Mahmoud Ali Youssouf, a exprimé sa préoccupation face à la détérioration de la situation sécuritaire au Mali et appelé à ”une action internationale urgente” face à l’escalade de la crise dans ce pays du Sahel. En effet, Mahmoud Ali Youssouf appelle à un renforcement de la coopération, du partage de renseignements et du soutien technique et financier aux États confrontés à ces menaces (…). Le président de la Commission de l’UA a fait part de sa ”profonde préoccupation face à la détérioration rapide de la situation sécuritaire au Mali, où des groupes terroristes ont imposé un blocus, interrompu l’accès aux biens essentiels et aggravé de manière dramatique la crise humanitaire pour les populations civiles”, indique la même source. Aussi, l’UA condamne “fermement les attaques ciblant des civils innocents, qui ont entraîné des pertes humaines inacceptables et amplifié l’instabilité dans les zones affectées”. Dans la même foulée, l’organisation panafricaine a réaffirmé “sa solidarité avec le gouvernement et le peuple maliens ainsi qu’avec les familles des victimes” avant de réitérer l’engagement constant de l’UA en faveur “de la paix, de la sécurité et du développement dans le Sahel”. M. Youssouf a également condamné les enlèvements récemment survenus, notamment celui de trois ressortissants égyptiens, et appelé à leur libération ”immédiate et inconditionnelle”. Le président de la Commission de l’Union africaine a réaffirmé la pleine disponibilité de l’organisation panafricaine à « accompagner le Mali, ainsi que l’ensemble des pays du Sahel, dans cette phase particulièrement délicate”, en apportant l’appui nécessaire à leurs efforts en faveur de la paix et de la stabilité.


